Togo Le dialogue togolais de A à N: Alpha, Nana et le risque de statut quo

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Après 27 dialogues, beaucoup diraient qu’il n’y a plus de chance
Mais les Togolais croient beaucoup en leur chance
À deux sages ils confièrent cette affaire
Sans savoir si cela fait bien leur affaire


Le président guinéen Alpha Condé et son homologue ghanéen Nana Akuffo-Addoh ont sans aucun doute des différences, mais ils ont surtout un point commun : un prénom qui signifie "le sage" dans leurs traditions respectives.
Un « Alpha » dans la tradition musulmane ouest-africaine, c'est un érudit qui interprète la parole de Dieu et guide les fidèles, c’est un sage qui guide d’autres sur la bonne voie et les aide à résoudre leurs problèmes. Dans la tradition des peuples Akan, « Nana » est un titre de noblesse sociale qui désigne l’homme accompli, une référence sociale, un sage. On donne le nom Alpha ou Nana à un nouveau-né en souvenir d’un sage dans sa famille, mais c’est aussi le souhait que l’enfant grandisse dans la sagesse et fasse bénéficier d’autres de cette sagesse. Ainsi donc les Togolais peuvent se réjouir enfin de voir leurs problèmes dans les mains de deux sages.

Mais qu’en est-il réellement ?

En décembre passé, je faisais part de mes inquiétudes sur ce fameux dialogue que souhaitait le pouvoir et auquel l'opposition venait de souscrire, sous la pression, il faut le préciser, des acteurs internationaux. Je disais en somme que le dialogue se décline en trois formes consécutives : d'abord la négociation directe entre les parties, et en cas d'échec, la médiation assurée par une tierce partie. Lorsque la médiation échoue, on passe à l'arbitrage.
Le facteur commun à toutes ces formes de dialogue c'est que chaque camp doit disposer d'un pouvoir qui lui permette un tant soit peu de faire accepter ses positions. En politique, la négociation marche s'il y a cohabitation car chacun dispose d'une partie du pouvoir d'État. Mais dans le cas actuel du Togo, étant donné qu'un camp détient toutes les rênes du pouvoir, la négociation ne ferait rien d'autre que lui offrir un cadre pour imposer ses solutions. Par conséquent, la négociation a toutes les chances de faire perdurer la crise, et donc la méditation parait donner des gages de résolution durable de la crise.
Toutefois, bien au début de la crise, alors que l'on appelait au dialogue de part et d'autre, la distinction entre les trois formes de ce dialogue est passée par pertes et profits. Cela a entretenu une véritable cacophonie dont les effets commencent par se faire sentir. C’est un désastre en préparation.

En demandant l'intervention du président en exercice de l'Union Africaine Alpha Condé, puis de son homologue ghanéen Nana Akuffo-Addoh, la communauté internationale n'a pas suggéré une forme particulière de dialogue. Elle a insisté sur le principe. Il appartenait donc aux acteurs de déterminer conjointement la forme à même de résoudre la crise.
Ce manque de précision a créé un problème qui rend la crise encore plus complexe : à titre d'exemple, l'entourage du président ghanéen affirme que le rôle de ce dernier vise à créer un climat de confiance afin que les protagonistes puissent négocier directement, sans son intervention ultérieure. C'est donc dire qu'ici, l'on considère que la prochaine étape est la négociation, c'est-à-dire la toute première forme de dialogue. Au sein de la coalition de l'opposition par contre, l'on vit dans l'attente d'une médiation, c'est-à-dire la deuxième étape du dialogue. L'on s'attend donc qu'après avoir créé les conditions nécessaires à l'apaisement, le médiateur ghanéen jouera un autre rôle en présidant les discussions directes entre les protagonistes. Quant au régime, il n'a pas l'air de s'intéresser à une forme ou à une autre tant que le dialogue ou son absence lui permet de garder la main. C'est dire qu'il se portera même mieux si le dialogue ne se tenait pas, car au moins il ne sera pas hors de sa zone de confort.

Le dialogue suppose que les protagonistes soient disposées à discuter. Cette disposition d'esprit leur permet, surtout lorsque les intérêts supérieurs du pays sont en jeu, de trouver très vite la forme du dialogue qui est convenable et de vider le contentieux. C’est une condition sine qua non.

Ce que ni l'Union Africaine, ni la CEDEAO et encore moins les présidents Condé et Akuffo-Addoh n'ont pas compris ou tardent à comprendre, c'est que près de 60 après l'indépendance, l'intérêt supérieur de la nation est encore à l'état embryonnaire au Togo. Il n'y a pas une compréhension unique et cohérente de cet intérêt national. J'ignore si le problème est aussi grave ailleurs, mais il a pris des proportions inédites au Togo. Pour le parti au pouvoir et ses satellites, cet intérêt se confond avec la longévité de la famille régnante au pouvoir. En d'autres termes, tout ce qui se fait doit y concourir et ce qui remet en cause cette pérennité est une atteinte aux intérêts du Togo. Pour l'opposition dans son ensemble, c'est juste le contraire : l'intérêt national réside dans la fin du régime. Tout ce qui contribue à faire partir le régime est un acte d'intérêt national.
Cette présentation est certes caricaturale, mais elle a le mérite de démontrer qu'au Togo, il n'y a absolument pas un idéal commun pour lequel les deux camps politiques sauraient s'élever. En tout cas l'expérience ne nous permet pas de conclure le contraire. C'est la politique comme d'habitude et malgré toute la noblesse qui entoure le terme dialogue, il n’échappe pas à la règle des calculs politiciens.

L'autre grave problème auquel les deux médiateurs n'ont pas accordé une attention particulière c'est la lassitude des Togolais vis-à-vis du dialogue. Les 27 années de démocratisation ont connu une pléthore de dialogues qui ont eu le même résultat : la pérennité du régime. Dans ce cas, qu'est-ce qui sera différent cette fois-ci ? C'est à dessein que le régime a vidé le concept même de dialogue de son sens premier qui est de résoudre les problèmes. Il voulait exactement qu'on arrive à la situation dans laquelle nous sommes : lorsque le dialogue n'aura plus de sens, il est probable que les gens s'engageront dans d'autres voies, y compris la violence, domaine de prédilection de ce régime. Pour Christian Trimua, une des éminences grises du régime, la prise des armes serait la voie alternative. Rien d’étonnant donc.

Voilà deux importants facteurs de la vie politique togolaise qui ont apparemment échappé à la communauté internationale. C’est ce qui fait que malgré tout le «bien» qu'ils souhaitent aux Togolais, les médiateurs peinent à concrétiser. D'aucuns pensent que c'est en complicité avec le régime togolais. Cela est vraisemblable. Pour ma part, je pense tout simplement que ni Alpha, ni Nana ne sortiront les Togolais d'un problème dont les paramètres leur échappent de toute évidence. Les seules personnes à même de résoudre le problème togolais, c'est ceux qui le connaissent réellement, c'est-à-dire les Togolais eux-mêmes. Cela comporte des risques, mais ces risques seront moindres que ceux auxquels on fera face une fois que la médiation nous aura inévitablement conduits au statut quo.

Pour me résumer, je dirais que la communauté internationale a déjà mené le dialogue de A à N (le trajet qui va de Alpha à Nana). Car c'est tout ce que cette communauté pouvait faire étant donné sa connaissance limitée du problème togolais. Tout comme la plus belle fille ne peut donner que ce qu'elle a, ces deux présidents ne feront pas le miracle que certains attendent. Il appartient maintenant aux Togolais eux-mêmes de mener ce dialogue à sa fin, soit de O à Z. Ou de ne pas dialoguer du tout.

Aminou Ben Yaya

L'AUTEUR
Aminou Ben Yaya
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